Jean-Noël Barrot vient de nous offrir une délicieuse leçon de démocratie moderne : pour défendre la liberté, commençons par expliquer qui mérite encore de parler.
Le ministre se félicite des mesures visant Xenia Fedorova et promet que ceux qui mèneraient des « manœuvres hostiles à notre démocratie » en « subiront les conséquences ». Voilà qui a le mérite de la subtilité : la démocratie française est tellement robuste qu’elle semble désormais devoir être protégée des paroles susceptibles de la contrarier.
Précisons les faits. Les autorités françaises n’affirment pas sanctionner Fedorova parce qu’elle pense mal. Elles l’accusent d’être un relais de campagnes de désinformation russes et de porter atteinte aux intérêts fondamentaux de l’État. C’est précisément là que commence le débat intéressant : où finit l’opinion, même partisane, même propagandiste, même exaspérante, et où commence l’ingérence justifiant expulsion, gel des avoirs et interdiction de territoire ?
Barrot, lui, semble avoir trouvé la frontière. Elle passe opportunément là où commence le récit adverse.
Car une démocratie adulte possède normalement une arme formidable contre la propagande : les faits, la contradiction, l’enquête, le débat public. On expose les mensonges, on démontre les manipulations, on ridiculise les arguments. C’est plus laborieux qu’un arrêté administratif, évidemment. Il faut convaincre au lieu d’interdire.
Et voici maintenant le gouvernement qui assure protéger le débat démocratique tout en avertissant ceux soupçonnés de vouloir le « déstabiliser » qu’ils subiront les conséquences. Le vocabulaire est suffisamment élastique pour devenir confortable : hier, on combattait les infractions ; aujourd’hui, on combat les « narratifs », les « influences » et les « manœuvres hostiles ». Demain, qui définira la mauvaise opinion, le mauvais relais, la mauvaise contradiction ?
Le plus savoureux reste cette certitude morale : lorsque Moscou muselle une voix gênante, Paris parle d’autoritarisme. Lorsque Paris estime qu’une voix sert Moscou, il parle de protection de la démocratie.
Xenia Fedorova n’est donc presque plus le sujet. On peut juger ses analyses fausses, orientées ou propagandistes. Le véritable sujet est le précédent : jusqu’où un État démocratique peut-il neutraliser une personne au nom de la protection du débat démocratique sans finir par abîmer ce qu’il prétend défendre ?
À force de vouloir protéger la démocratie contre toutes les mauvaises paroles, on pourrait finir par obtenir une démocratie parfaitement sûre.
Il ne restera simplement plus grand monde pour la contredire.
@BPARTISANS
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